Elektra, Milan, 24 mai 2014 (Fr)

ELEKTRA (repetition) (Patrice CHEREAU) 2013

24/05/2014

Elektra, dernière mise en scène de Patrice Chéreau (disparu en octobre 2013) reçoit une consécration triomphale à la Scala après l’accueil enthousiaste reçu, lors de sa première, au Festival d’Aix l’année passée. La distribution reste dans son ensemble inchangée (René Pape mis à part, qui reprend le rôle d’Oreste à la place de Michail Petrenko) et le spectacle garde la puissance d’un grand travail d’équipe et d’un résultat artistique de très haut niveau. La force épurée et les lignes minimalistes de la mise en scène prennent si possible encore plus de relief dans la salle fastueuse du Piermarini. Dans un décor stylisé (conçu par Richard Peduzzi) d’une cour de palais qui baigne dans la lumière d’une fin d’après midi un peu à la De Chirico, ce que Chéreau met en scène  est moins l’accomplissement d’une tragédie de la vengeance familiale que l’impossibilité de cette même tragédie.

Chéreau semble avoir suivi les mots prononcés par Elektra lorsque elle reconnaît son frère Oreste, résolu à venger la mémoire d’Agamemnon: «Heureux qui peut agir. L’action est comme un lit où l’âme se repose…». Ce repos rêvé de l’action, interdit à Elektra (comme à Hamlet) et donné à son frère, est le clivage que Chéreau creuse pendant tout le spectacle, en choisissant de représenter plus le drame des trois femmes (la protagoniste, sa soeur Chrysothemis et Klytaemnestra) hantées par l’arrivée d’Oreste que l’arrivée libératrice de celui-ci. Dans cette vision, le rapport entre Klytaemnestra et Elektra devient le centre du drame et acquiert une nouvelle force tragique: celle d’un lien interrompu et comme mutilé par la mission même de la vengeance que Elektra s’est donnée. La sortie de scène d’ Oreste, froide et procédurière, après la tuerie finale, semble confirmer ce déplacement du tragique de l’action au rêve (ou plutôt au phantasme) de l’action par le metteur en scène français.

On comprend bien que tout élément hyperbolique et jubilatoire de la relecture du mythe ancien faite par Strauss (plus que par Hoffmanstahl, sans doute) disparaisse à profit d’une lecture où les conflits sont d’abord d’ordre psychologique: plus de cris d’égorgement, de sang, de torches flamboyantes (tout au plus une petite bougie), de danses de bacchantes. Le personnage de Klytamenestra est ainsi totalement dépourvu de l’aspect «gore» et décadent qui lui est traditionnellement attribué. Cela grâce aussi à l’interprétation superbe de Waltraud Meier, qui chante chaque note du rôle plutôt au lieu de recourir à un sprechgesang déglingué, comme nombreuses de ses collègues. A côté d’elle il faut saluer l’excellente prestation d’Evelyn Herlitzius, qui tient tête jusqu’à la dernière mesure à ce rôle massacrant autant sur le plan scénique que vocal. Adrianne Pieczonka est une bonne Chryothemis, malgré quelques occasionnelles aspérités dans la ligne aigue de ce rôle aussi très exigeant. Thomas Randle est un Aegisth correct et René Pape un Oreste à la ligne vocale ferme et majestueuse.

Signalons enfin la présence de deux vétérans du chant wagnerien des années ’80: Franz Mazura (90 ans!) en Précepteur d’Oreste et Donald McIntyre (qui fut le Wotan dans le «Ring» de Chéreau/Boulez à Bayreuth) dans le petit rôle du Vieux Serviteur. Esa-Pekka Salonen se confirme comme un des grands chefs d’aujourd’hui dans ce genre de répertoire. A la tête de l’Orchestre de la Scala, le chef finlandais maîtrise chaque aspect de la partition de Strauss. En suivant le conseil de Strauss lui-même à un jeune chef d’orchestre («Dirigez Elektra comme si l’avait écrite Mendelssohn») Salonen fait davantage ressortir les moments de lyrisme (la reconnaissance d’Oreste est un des moments magiques de la soirée) et certains effets précieux de l’orchestration que l’éléphantiasis sonore. Public enthousiaste et visiblement ému pour une soirée de grand théâtre et de grande musique.

GB

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