La Traviata – Teatro alla Scala, 22 décembre 2013

Diana Damrau

24/12/2013

De tous les opéras de Verdi La Traviata est celui qui a été le plus souvent actualisé, bien que son intrigue soit difficilement compréhensible en dehors d’une société bourgeoise centrée sur la famille. Dmitri Tcherniakov (mise en scène) est parfaitement conscient du caractère ambigu et conservateur de l’idéologie sous-jacente à cet opéra. La courtisane rejetée est réhabilitée seulement lorsqu’elle souscrit, «in articulo mortis», aux valeurs de la société (Dieu, morale patriarcale, amour sacré de la famille). Cette ambiguïté appartenait à Verdi homme et artiste. Un critique a justement relevé que dans sa vie le compositeur fut plus souvent du côté du père Germont que d’Alfredo. Le metteur en scène russe aborde ces aspects idéologiques en détournant le sens général de l’œuvre. L’amour entre Violetta et Alfredo est présenté dès le début comme impossible, miné autant par le cynisme de la courtisane que par la carapace sociale de son amant. Aussi, Violetta n’est-elle pas réintégrée dans la société grâce au sacrifice de son amour; au contraire sa mort (ici un suicide) est plutôt présentée comme le dernier acte victorieux d’une révolte contre la société et ses hypocrisies.

Cette recherche d’un nouveau sens de La Traviata – moyennant le renversement de l’attitude morale de la protagoniste (du sacrifice à la protestation)- amène plus d’une fois, à des contresens ou à des non sens scéniques (par ex. tout le deuxième acte). En particulier apparaît comme incongru le constant ameublement scénique des airs (notamment celui du premier acte) avec des personnages-témoins qui écoutent les chanteurs (Annina, omniprésente, le valet Giuseppe). L’expression intime des sentiments et des émotions se transforme ainsi dans un discours persuasif gesticulateur, avec un résultat souvent involontairement parodique. Plutôt qu’une relecture novatrice du chef d’œuvre de Verdi, la mise en scène nous semble un exemple inabouti d’académisme déconstructionniste qui cherche le sens par le contre sens, l’effet par la glose allégorique de chaque mot, tout cela sans vraiment proposer un message profond. Diana Damrau offre une prestation vocale magistrale. Toutes les difficultés de ce rôle sont surmontées avec une aisance technique et un sens du style qui font de sa Violetta une des meilleures de nos jours. L’«Addio del passato», en particulier, a suspendu le théâtre entier dans un moment de pure poésie. Il est dommage que la «direction d’acteurs» de Tcherniakov l’oblige parfois à des postures et des effets véristes (rires, gesticulations, étouffements) qui, loin d’exalter son art, ne font que souligner les limites de son jeu. Piotr Beczala dans le rôle d’Alfredo offre une prestation de routine, avec un chant pauvre de nuances et de couleurs. Željko Lučićest est au contraire un Germont à la voix magnifique et à l’accent noble, malgré quelques problèmes de justesse. Affublée en Klytaemnestra de salon (allure d’entremetteuse et cigare à la bouche), Mara Zampieri, célèbre Lady Macbeth et Minnie des années 80, est ici Annina, sans que personne comprenne pourquoi.

En choisissant des tempi rapides et en rejetant tout envol romantique, la direction de Daniele Gatti semblerait s’inscrire dans la tradition d’un Toscanini. Malgré une certaine surexcitation rythmique, sa direction manque passablement de sens dramatique, avec tantôt des accélérations inexplicables, tantôt des ralentissements emphatiques accompagnés de sonorités presque wagnériennes (« Amami Alfredo »). Applaudissements pour tous et triomphe pour Damrau, seule lumière de cette pâle Traviata.

 

Gabriele Bucchi

 

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